Généalogie d’une haine vertueuse
Eva Illouz
Tracts
Gallimard
3€90 € n°60
Quelques remarques, avant d’aller plus avant dans la rédaction de cette fiche. La façon dont le débat public fonctionne depuis de nombreuses années suscite de réelles inquiétudes.
Cela a commencé, il y a longtemps, avec l’indignation portée à la hauteur d’une vertu collective. La Politique (la vraie) exige sang froid, connaissances, esprit critique, effort d’objectivation, largeur de vue, prudence. Rien à voir avec les différentes expressions de la « haine vertueuse », sinon à des fins de manipulation de l’Opinion.
Cela s’est poursuivi avec les années Covid. Avec le recul, la simple observation ne peut que relever les multiples manquements à l’intérêt général, souvent au nom de l’intérêt général …pour le plus grand bonheur de l’industrie pharmaceutique et technologique, des GAFA, des partisans du contrôle social et, bien évidemment, pour les intérêts de l’élite, du moins de la frange de la population qui se conçoit comme telle.
Cela se poursuit avec la façon dont l’écologie et la géopolitique sont maltraitées. Nous avons constaté combien l’industrie des armements de plusieurs pays, dont le nôtre, nourrissait les conflits meurtriers.
Autre point de confusion paralysante : l’opposition Droite/Gauche, dans la pagaille planétaire actuelle, prend une tournure tragique.
Que des personnes issues de la tradition socialiste flattent des religions, qui estiment détenir la Vérité et le Droit (y compris de tuer des civils), qui refusent clairement une distinction catégorique entre l’instance politique et les pouvoirs de leurs clergés, est stupéfiant.
Des éléments de rencontre récents m’ont troublé. Ainsi une vieille relation, un ami marocain intégré de longue date, et que je croise parfois dans la rue, m’a confié qu’il avait, parmi ses proches, un parent juif (tout existe) qui s’attachait à convertir les autres. Jusqu’à présent, j’avais plutôt eu connaissance du prosélytisme propre à d’autres religions ou organisations idéologiques. Ce n'est pas Tom Cruise qui me contredira. Certains français « d’origine » ont pris ainsi le statut de croyants intégristes, de surcroît particulièrement rigides dans l’éducation de leurs enfants. Préoccupant aussi a été le commentaire d’un patient, pourtant cultivé et ouvert, à la vue de ce Tract d’ E.Illouz: « Ce genre de livre devrait être brûlé ». J’ai pour habitude de lire (ou d’essayer lire) des ouvrages qui peuvent développer des éclairages que je ne possède pas. Brûler des livres renvoie à des époques de l’histoire plutôt sombre. Mettre en prison ou ostraciser des écrivains critiques ne peut pas nous satisfaire non plus.
Ces faits d’observation m’interpellent au moins autant que des témoignages ou des images d’atrocités. Nous savons tous de quoi l’humain fanatisé ou revanchard est capable, même si l’époque où des chrétiens précipitaient d’autres chrétiens sur les hallebardes du haut de remparts est désormais lointaine, grâce particulièrement à la dissociation entre l’instance politique et les instances religieuses.
C’est sans doute pourquoi je ne suis pas certain qu’il soit heureux de faire du « 8 octobre », une date historique, justifiant la mise en route de la Loi du Talion. Comme dit approximativement le jeune Lincoln dans un film de John Ford consacré la jeunesse de ce personnage historique : « On commence à tuer une personne puis on continue et on ne s’arrête plus ». Il était évident, d’emblée, que l’Ukraine et la Russie devaient trouver un compromis mais nous avons courageusement mis de l’huile sur le feu, histoire probablement d’écouler des armes et de se mettre à dos les deux protagonistes. Nous pouvons aussi bien dénoncer tous les communautarismes et tous les nationalismes dès lors qu’ils s’éloignent de la prise en compte de l’intérêt général et de la paix nécessaire.
Au-delà des faits de terrorisme, ce que relève Eva Illouz est le positionnement d’intellectuels et de groupements politiques, s’étant réjouis des évènements du 8 octobre en termes jubilatoires, au spectacle des images diffusées sur les réseaux sociaux. Il s’agirait donc d’un débat franco-français.
Le dernier ouvrage de Bayard « Aurais-je été sans peur et sans reproche ? », prenant rétroactivement position contre les Croisades et les guerres d’Italie, incite à plus de retenue, sans même besoin de convoquer Érasme.
Un fait troublant (p15) : 33% des américains juifs de moins de 40 ans étaient d’accord, fin 2023, avec l’affirmation selon laquelle « Israël commet un génocide contre les Palestiniens ». Une fraction de ce groupe est même acquis à l’idée de la suppression de l’Etat d’Israël. Une étude affinée établit que les juifs favorables à cette lecture génocidaire sont issus des sciences humaines. Plusieurs universités nord-américaines ont repris à leur compte la French theory apparue à la fin des années 60. Celle-ci associait deux éléments : le rejet de l’universalisme des Lumières (reflet agnosique de l’universalisme chrétien) et, par la même, le rejet de la civilisation occidentale.
Eva Illouz cite comme penseurs nourriciers de ce mouvement anti-impérialiste et anticolonialiste, Sade, Nietzsche et Heidegger. Les tenants de la French Theory, au premier desquels se situent Jacques Derrida mais également Deleuze, se détachent de l’analyse du réel et de ses contradictions économiques, sociales et culturelles, pour privilégier les « textes ». La société devient (p17) « un vaste réseau de signes, de textes, de discours ». Les déconstructivistes s’en prennent à toutes les formes de pouvoir. « La déconstruction est « dérangeante », « perturbatrice », elle « démasque », « subvertit », « démonte », « démantèle », « révèle », « défie ». (p20). Ce courant s’éloigne de Marx qui, certes, s’appliquait à critiquer les concepts-écrans, pour mieux s’attacher à comprendre le réel et à dégager des solutions plus heureuses que les règles antérieurement établies. L’analyse critique se prolongeait ainsi en force de proposition, se distinguant catégoriquement de la « critique critiqueuse » que Marx abhorrait. (p21).
Au fond, les vraies questions sont simples. Il est probable que la création de l’Etat d’Israël n’a pas été une bonne idée. Le bellicisme n’est pas une bonne idée, non plus, d’où qu’il vienne.
Le « Ce n’est pas moi qui ai commencé » serait puéril s’il n’était pas meurtrier. D’autant que ceux qui ont commencé, ne sont pas forcément les juifs ou les arabes mais les européens qui ont trouvé judicieux de greffer un État juif, au milieu d’États arabes.
Au XXIème siècle, est-il possible de dire que les religions fanatisées ainsi que toutes les constructions idéologiques de la Modernité tardive nous fatiguent, tout autant que les élucubrations des mégalomanes du numérique ?
Une religion n’est acceptable par tous que si elle est synonyme d’éthique, d’ouverture d’esprit et - qui sait pourvoyeuse - de tolérance !